Derry Mainwaring-Knight occupe une place particulière dans les annales de l’escroquerie. En 1984, frais émoulu de prison où il vient de purger cinq ans pour viols, l’escroc jette son dévolu sur un petit village du Sussex. Il frappe aux portes pour distribue des prospectus à la gloire du Seigneur, le temps de se faire remarquer du curé local qui lui offre le toit. En quelques semaines, le révérend développe une très vive affection pour cet homme affable, beau parleur, dont il devient le confident. Derry lui avoue qu’il s’est laissé embrigader dans une secte d’adorateurs de Satan, il y a longtemps, mais il fait tout pour échapper à leurs griffes. Son hôte, très ému, décide de l’épauler en réunissant l’argent pour racheter sa liberté. Il enrôle les plus généreux de ses paroissiens, un duc, la femme d’un député et un héritier de la famille Saintsbury, propriétaire d’une chaîne de supermarchés bien connue outre-manche. Derry leur confie alors qu’il a un plan : s’il accédait au poste de chef des satanistes, il pourrait faire imploser l’organisation et débarrasser la Grande Bretagne des adorateurs du malin. Mais pour cela, il doit se procurer des idoles fort coûteuses, et financer sa campagne électorale. Il organise des prières collectives pleines de ferveur, divertit tout son monde par des transes très réussies paraît-il; il fait également montre d’une certaine érudition sur le satanisme auquel il s’est intéressé quand il avait du loisir, en taule. Bref, le violeur nage avec la grâce d’un piranha dans les eaux pures d’un bénitier. Les quêtes s’avèrent fructueuses. En moins de deux ans, ses grenouilles lui versent 200 000 livres en main propre qui lui permettent de soutenir un train de vie munificent. En gestionnaire avisé, il investit dans la création d’un réseau de prostitution. Une fidèle particulièrement zélée lui fait même don d’une Roll’s Royce car, prétend-il, il faut afficher une certaine débauche pour espérer devenir grand chef des malins.
Durant son procès en 1986, Mainwaring-Knight n’a cessé de crier son innocence, expliquant qu’il n’avait pas besoin d’escroquer qui que ce soit étant donné que son réseau de prostitution subvenait à ses besoins. Il reprocha aux autorités ecclésiastiques de ne pas avoir interdit à ses fidèles de lui verser ces sommes. Certaines de ses victimes, convaincues de sa sincérité, se constituèrent en comité de soutien pour réclamer se relaxe. Après sa condamnation à 7 ans de prison, sa mère osa se manifester pour avouer qu’il lui avait également escroqué de grosses sommes d’argent. Le révérend quant à lui demanda à ses paroissiens de prier pour son âme.
Machiavel raconte dans le Prince l’histoire de quelques tyrans qui gravirent tous les échelons par la scélératesse et la cruauté. On trouve dans ce portrait beaucoup de traits de caractères qui font songer à la psychopathie: une ambition sans borne, le recours à la violence, la cruauté, le stratège, l’audace, le calcul, la ruse etc. En un mot: la scélératesse. La scélératesse semble être un précurseur de la psychopathie. Un concept primitif.
« Agathocle, Sicilien, parvint non seulement du rang de simple particulier, mais de l’état le plus abject, à être roi de Syracuse. Fils d’un potier, il se montra scélérat dans tous les degrés que parcourut sa fortune; mais il joignit à sa scélératesse tant de force d’âme et de corps, que, s’étant engagé dans la carrière militaire, il s’éleva de grade en grade jusqu’à la dignité de préteur de Syracuse. Parvenu à cette élévation, il voulut être prince, et même posséder par violence, et sans en avoir obligation à personne, le pouvoir souverain qu’on avait consenti à lui accorder. Pour atteindre ce but, s’étant concerté avec Amilcar, général carthaginois qui commandait une armée en Sicile, il convoqua un matin le peuple et le sénat de Syracuse, comme pour délibérer sur des affaires qui concernaient la république ; et, à un signal donné, il fit massacrer par ses soldats tous les sénateurs et les citoyens les plus riches, après quoi il s’empara de la principauté, qu’il conserva sans aucune contestation. Dans la suite, battu deux fois par les Carthaginois, et enfin assiégé par eux dans Syracuse, non seulement il put la défendre, mais encore, laissant une partie de ses troupes pour soutenir le siège, il alla avec l’autre porter la guerre en Afrique ; de sorte qu’en peu de temps il sut forcer les Carthaginois à lever le siège, et les réduire aux dernières extrémités : aussi furent-ils contraints à faire la paix avec lui, à lui abandonner la possession de la Sicile, et à se contenter pour eux de celle de l’Afrique. »
Quiconque réfléchira. sur la marche et les actions d’Agathocle n’y trouvera presque rien, si même il y trouve quelque chose, qu’on puisse attribuer à la fortune. En effet, comme je viens de le dire, il s’éleva au pouvoir suprême non par la faveur, mais en passant par tous les grades militaires, qu’il gagna successivement à force de travaux et de dangers ; et quand il eut atteint ce pouvoir, il sut s’y maintenir par les résolutions les plus hardies et les plus périlleuses.
Véritablement on ne peut pas dire qu’il y ait de la valeur à massacrer ses concitoyens, à trahir ses amis, à être sans foi, sans pitié, sans religion : on peut, par de tels moyens, acquérir du pouvoir, mais non de la gloire. Mais si l’on considère avec quel courage Agathocle sut se précipiter dans les dangers et en sortir, avec quelle force d’âme il sut et souffrir et surmonter l’adversité, on ne voit pas pourquoi il devrait être placé au-dessous des meilleurs capitaines. On doit reconnaître seulement que sa cruauté, son inhumanité et ses nombreuses scélératesses, ne permettent pas de le compter au nombre des grands hommes. Bornons-nous donc à conclure qu’on ne saurait attribuer à la fortune ni à la vertu l’élévation qu’il obtint sans l’une et sans l’autre.”
En fait Agathocle montre probablement très haut sur l’éhelle de Hare. Sans doute que si l’on avait possédé à l’époque plus de connaissance en psychiatrie, on aurait pu se douter que Agathocle était du genre à préparer un coup d’état pour confisquer la République à son bénéfice personnel.
Les médias font un usage caricatural du terme « psychopathe » en le réservant à une élite monstrueuse : tueurs en série et dictateurs sanguinaires. En réalité, la psychopathie est un trouble du comportement assez répandu. Selon Robert Hare, 1% de la population peut être qualifiée de « psychopathe ». Ils seraient donc 600 000 en France. L’équivalent d’une ville comme Bordeau.
Psychologue dans le Wisconsin, Joseph Newman fait une hypothèse alternative pour rendre compte des principaux symptomes de la psychopathie. Pour lui ce serait un trouble de l’apprentissage. Tout se passe comme si les psychopathes étaient obnubilés par leur objectifs, au point de zapper tout le reste, contexte et conséquences. L’information périphérique passe à la trappe.
En 2004, Newman publie dans neuropsychology les résultats de l’expérience suivante. Il fait visionner une série d’images à deux échantillons, le premier non psychopathique, le second psychopathique. L’image, par exemple un lapin, est mal légendée (par exemple il y a écrit chien dessous). Les non psychopathes sont troublés par le discordance, ils hésitent, ils mettent du temps à dire ce qu’ils ont vu. Les psychopathes non. Ils ont vu un lapin, sans l’ombre d’une hésitation. Leur focus est supérieur, mais ils ratent toutes les informations périphériques. Cela pourrait expliquer le fait qu’ils ne perçoivent pas les apparences, ou qu’ils aient tendance à les rater.
La plupart des gens aperçoivent ces informations, ne serait-ce qu’inconsciemment. Les signaux non-verbaux par exemple, ou les règles sociales, sont prises en compte même lorsqu’il poursuit un objectif.
Pour Newman, l’étroitesse et l’intensité de cette attention explique la raison pour laquelle les psychopathe n’apprécient pas tellement la musique, l’art, tout ce qui requiert une profondeur émotionnelle.
Newman professe une sympathie pour les psychopathes, qu’il considère être des malades en souffrance. Ils méritent notre compassion, autant que les schizophrènes par exemple. S’il est vrai que les psychopathes infligent des souffrances aux autres, ils pâtissent eux aussi réellement de leur état.
“Their behavior is terrible; they hurt other people. But they hurt themselves too.”
Beaucoup d’autres chercheurs ont tendance à penser que ce sont de purs prédateurs et que lorsqu’ils se plaignent, c’est le plus souvent de la manipulation.
Pour la plupart des chercheurs en tout cas, il est clair que l’on fait une fixation sur les cas les plus spectaculaires de psychopathie, et qu’on oublie qu’on a affaire à un problème de société majeur.